Cause animale

Lisez ma nouvelle, « Les prénoms »

Bonjour à tous ceux qui me suivent, j’ai décidé de publier ma nouvelle « Les prénoms », à l’occasion de la Journée Mondiale Vegan (1er novembre)

Si vous partagez tout ou partie de cet article je vous remercie de bien vouloir mentionner mon nom…  Bonne lecture…

 

Il était quatre heures de l’après-midi sur l’autoroute A11 un samedi 27 juillet et Christophe Revon, contre toute attente, avait espoir que l’enfer s’arrête dans le prochain quart d’heure.

Trente-trois degrés celsius à l’ombre, et pas de climatisation dans la vieille volvo qui avait survécu à l’époque antédiluvienne (c’est-à-dire qu’elle avait plus de vingt-cinq ans…). Christophe ne se souvenait pas avoir survécu à pareille chaleur, à part quand lui et sa femme avaient traversé l’Inde, mais c’était encore une autre vie.

M’man, encore combien de kilomètres?

Trois cent, ma chérie.

Sabine, huit ans, et Jonathan, cinq ans, s’impatientaient à l’arrière, cherchant une place pour leurs pieds parmi la cargaison de gourdes pleines et de bouteilles d’eau que Myriam avait eu la présence d’esprit d’embarquer ce matin.

Quoique si on avait écouté l’avis de Mme Le Pennec, la marraine de Myriam, il aurait été plus confortable d’attendre la fin de la canicule avant de partir. Elle aurait été ravie de les accueillir quelques jours de plus au Ty-Karet. Pour leur excuse, il y avait que Christophe avait des dossiers à traiter en retard et que Myriam ménageait de plus en plus sa marraine âgée et ne voulait pas lui imposer un surcroît de travail, et d’autre part, qu’ils ne s’étaient pas attendus à ce que, en cette période d’uniforme canicule, ce soit encore une fois la pointe de la Bretagne où ils avaient passé leurs vacances qui soit l’exception qui confirme la règle… la chaleur, inattendue, s’était abattue comme une chape de plomb alors qu’ils atteignaient Rennes.

«Dans une minute, la voiture devant moi va avancer.»

C’est ce que se dit Christophe à présent pour se donner du courage. Mais une minute passe et la voiture devant eux n’avance pas. Christophe recompte alors la minute suivante. Un, deux, trois, jusqu’à soixante. Pendant ce temps, la petite Sabine à l’arrière, sans en informer personne, entame silencieusement un décompte jusqu’à mille. Elle est très bonne en calcul, c’est ce qu’on lui a dit à l’école. Du coup, elle aime les chiffres, et c’est pour ça qu’elle demande toujours «le nombre de kilomètres», c’est plus intelligent que de demander seulement «on arrive bientôt?». Alors, la prochaine fois, elle pourra dire à ses amis qu’elle sait aussi compter jusqu’à mille. Elle fera certainement des jalouses, cette pimbêche d’Emilie, par exemple.

«Et quand j’aurais atteint mille, on aura certainement avancé.»

Une heure plus tard, la circulation s’est désengorgée. Il fait toujours aussi chaud mais désormais on peut ouvrir les vitres.

…997, 998, 1000.

Moi, je sais compter jusqu’à mille, dit Sabine fièrement.

Vraiment? C’est très bien ma chérie, dit Myriam.

Tu peux compter le nombre de cochons dans le camion maintenant? demande Jonathan.

Il y a un camion avec des cochons? Je ne le vois pas…

Le camion est du côté de Jonathan et Christophe s’est empressé de le dépasser. La vue d’un groin couvert d’écume blanche l’a passablement déprimé. Il ne manquerait plus qu’il faille expliquer aux enfants que les porcs ont chaud et soif eux aussi. Mais ce camion joue à cache-cache avec eux depuis au moins un quart d’heure. Sans doute pressé d’arriver à sa destination finale, il n’arrive pas à décider s’il veut se placer avant ou après eux…

Là, dit Jonathan en montrant du doigt par la fenêtre ouverte, mais il sont cachés…

Puis il se retourne et demande:

Comment ça s’appelle un camion qui transporte des cochons?

Une bétaillère, répond son père à contrecoeur.

Pour se donner espoir, il s’est concentré sur l’idée qu’on peut toujours trouver plus mal loti que soi. C’est la bétaillère remplie de cochons qui lui a donné l’idée. Là-dedans, ils sont entassés les uns contre les autres, obligés de se tenir debout et pas la moindre goutte d’eau à disposition (Il essaie vaguement de s’imaginer dans cette situation). Si le conducteur freine un peu trop brusquement, ils se cassent une jambe. Enfin, le trajet que les Revon effectuent en ce moment est censé -si tout se passe bien- les mener vers la suite de leur existence (et accessoirement vers une soirée canapé-télé-pizza dans la fraîcheur bienvenue de leur pavillon de banlieue). Les porcs, même s’ils ne le savent pas encore, n’ont pas de « suite ». Ils se dirigent tout droit vers une espèce de boîte noire pas très nette dont Christophe ne veut plus entendre parler, et sont destinés à finir en jambon (dans la pizza peut-être) et puis ensuite avalés, digérés, déféqués… On peut difficilement imaginer pire…

Ah, je la vois la bétaillère, dit Sabine. Dis, P’pa, pourquoi elle tourne? Les cochons ils tournent aussi dedans?

Ton père a dit: une bétaillère, pas une bétonnière, dit Myriam.

Sabine s’obstine à confondre les « bétaillères » avec les camions à béton. Christophe ne voit pas pourquoi. Quel est le rapport? Il s’imagine désormais dans le ventre rotatif de la bétonnière à marcher en compagnie d’une foule de cochons terrorisés, s’efforçant de ne pas perdre l’équilibre.

Il manquerait plus que ça, devoir faire de l’exercice par cette canicule en attendant le couperet final.

Jonathan rigole et se moque de sa soeur.

Ce n’est pas un camion à cochons, ça c’est plutôt un camion à charcuterie!

Brusquement, la mémoire revient à Christophe: dans le système d’élevage actuel, on nomme les vaches, poules et cochons du « minerai ». Quand ils sont broyés et désossés, on appelle ça aussi du « minerai » de viande, c’est un sous-produit, des bouts de gras qu’on retrouve après dans les lasagnes et autres plats préparés…

Ah, les voilà!

Misère de misère: le camion maudit s’est placé juste à côté d’eux. Pas d’échappatoire possible: le bouchon s’est reformé devant eux.

Dis, Maman, on peut sortir et leur donner de l’eau?

Non, ma chérie, on est sur l’autoroute et c’est trop dangereux.

Sabine aime les animaux. Elle ramène des chats perdus et des oiseaux blessés à la maison. Mais pour les cochons, elle n’a pas encore trop compris ce qui leur arrivait. Et son père espère la maintenir dans l’ignorance le plus longtemps possible… elle comprendra quand elle sera plus grande…

Les pauvres! Ils aimeraient certainement boire eux aussi, dit Sabine en s’agitant sur son siège.

Y en a combien, dis, Sabine? demande le petit garçon.

Je sais pas. Je vais leur donner des noms tu m’aides? Celui là ce sera Spirou.

Et celui-là, Nafnaf, comme dans les Trois petits cochons.

Et là, Daisy. Parce que c’est une fille.

Comment tu peux le savoir? raille Jonathan. Celui-là, je l’appellerai Captain Planet, lance-t-il d’un ton enthousiaste.

Non, celle-là aussi c’est une fille. Elle s’appellera Miss Planet.

Mais Miss Planet ça n’existe pas. Captain Planet, ça existe! proteste Jonathan.

Quelques minutes de dispute plus tard, deux cochons se retrouvent affublés des noms de Miss Planet et Captain Planet, sans qu’on puisse par ailleurs prouver leur sexe. Les parents sont invités à se prêter au jeu.

Celui-la, ce sera Fin-de-la-canicule, dit Christophe dont les neurones mis à rude épreuve dans sa boîte crânienne semblable à un sauna refusent de faire un effort d’imagination supplémentaire. Je suis sûr qu’il aimerait s’appeler comme ça.

Espoir, dit Myriam quand vient son tour de baptiser le dernier cochon.

Ca en fait sept, dit Sabine en comptant sur ses doigts. Mais il y en a encore plein derrière, je ne peux pas tous les voir.

A ce moment, comme s’il avait décidé que ça suffisait bien comme ça, le conducteur du camion donne un coup d’accélérateur et les groins et oreilles roses disparaissent de leur champ de vision. Ces oreilles dont Christophe sait qu’elles sont habituellement tatouées de numéros pour identifier les animaux. Il a juste eu le temps de voir le regard de « Fin-de-la canicule », un oeil bleu de bébé tout juste baptisé, même sans eau, un regard plein d’espoir qui n’arrive pas à y croire…

La voiture des Revon poursuit sa route, Christophe s’efforçant de laisser, derrière eux, le souvenir de ces cochons terrorisés, parce que même si le couple s’est juré depuis trois mois de lever le pied sur leur consommation de viande, il y aura certainement encore du jambon au dîner dans les jours à venir…

A l’intérieur du camion, Fin-de-la-canicule et son frère Espoir se bousculent en poussant des cris déchirants que personne n’entend plus à l’extérieur, le grondement de la circulation les recouvre. Ils n’ont rien bu ni mangé depuis dix heures. Les cahots du véhicule ont fait perdre l’équilibre à l’un de leurs congénères qui s’est couché dans un coin pour ne plus se relever, piétiné sans cesse par les autres. Depuis leur naissance, les cochons n’ont guère connu meilleur sort. Mais ce voyage qui s’éternise occupe une place de choix au sein de la longue litanie de leurs supplices.

Espoir et Fin-de-la-canicule continuent à vivre dans l’espoir que tout ceci s’arrête. Quelque part dans un coin de sa mémoire, Espoir garde le souvenir de l’extérieur, de l’ailleurs, d’un lieu sans plafond et très lumineux, une lumière douce et bienfaisante… et un tapis d’herbe verte dans lequel il faisait bon enfoncer ses sabots de porcelet. Cet extérieur est toujours là qui l’appelle mais maintenant il fait si chaud, beaucoup trop chaud, comment est-ce possible?

Il s’y était trouvé par erreur. Ce n‘était pas le circuit normal, pas sa destinée de naissance. Juste le caprice d’un jeune deux-pattes qui s’était mis en tête de lui offrir une minute au soleil pendant qu’un autre fracassait dans l’ombre ses frères et soeurs maigrelets ou mal formés. Espoir avait très vite regagné l’ombre, tandis que les deux-pattes échangeaient des cris incompréhensibles, et il s’était empressé de téter sa mère prisonnière… pour se retrouvrer quelques minutes plus tard attrapé par les pattes et castré à vif. Une douleur épouvantable, qui l’avait fait hurler; et un même traitement avait été appliqué à tous ses frères…

A son grand désespoir il n’avait ensuite jamais pu ressortir de cette obscurité…

Au bout d’un temps infini, la nuit est tombée. Espoir a hâte qu’au moins le camion s’arrête, cela lui permettrait de se reposer. Mais les impératifs de rentabilité du transport ne le permettent pas.

Vers trois heures du matin, enfin, le convoi de la mort ralentit. L’odeur de végétation desséchée de la nuit parvient aux narines d’Espoir mais peine à atteindre son cerveau engourdi par la souffrance. Il s’y mêle à présent une odeur plus inquiétante, celle du sang, celle de la mort. Une odeur de putréfaction avancée… Espoir s’agite et pousse un grognement sonore, réveillant les autres en train de somnoler.

On entend des cris à l’extérieur. Des silhouettes sombres s’agitent. Le camion est arrêté, semble bloqué. Espoir passe son groin au travers des barreaux de la bétaillère pour flairer cette agitation, pour tromper un tant soit peu la sensation de soif qui le torture depuis des heures… Il détecte de nouvelles odeurs humaines… et tandis que les silhouettes se rapprochent en poussant des cris d’apaisement… Espoir sent l’eau et l’entend couler. Quelques mètres en avant, Daisy boit bruyamment et avec avidité le contenu d’une bouteille qui coule à flot le long de son groin. Une main coince une autre bouteille de plastique entre les barreaux et une nouvelle source d’eau rafraîchit bientôt le groin d’Espoir qui essaie d’en avaler le plus possible. Pendant ce temps, ca s’agite, ça gueule à l’extérieur. Manifestement, les militants n’ont pas le droit de faire ça… Le flot se tarit trop vite, beaucoup trop vite au goût d’Espoir. Il a à peine eu le temps de restaurer ses maigres forces. Le barrage est brisé et le camion pénètre à l’intérieur de l’abattoir. L’odeur de la mort est insupportable. Tout espoir est-il perdu?

Quelques heures plus tard, l’aube cueille Espoir et ses frères déshydratés, haletants, tremblotants. Les petites gouttes d’eau d’il y a quelques heures sont bien loin. Dans le coin, le cochon qui n’a pas reçu de nom, couché par terre, semble avoir définitivement abandonné. Espoir a bien envie d’abandonner lui aussi. Rester là, couché et ne plus bouger…

Le moteur gronde, l’habitacle tangue… les animaux sentent plus ou moins que l’heure de la fin est arrivée… la fin mais quelle fin? La fin de ce calvaire épouvantable? La fin des longues heures de canicule, la fin de la faim, la fin de la soif? Mais n’est-ce pas aussi la fin… de tout? Confusément, Espoir n’a pas envie d’aller plus loin, pas envie d’obtempérer ou quoi que ce soit… Juste envie de se coucher, au fond de ce camion et de ne plus bouger, de dormir…

On entend un criaillement de métal et la lumière matinale inonde l’intérieur de la bétaillère. Vite, très vite, celle-ci se vide. Un homme pénètre à l’intérieur et pousse les cochons récalcitrants vers la pente de métal censée les diriger vers l’intérieur des bâtiments. Les animaux descendent mais hésitent à pénétrer dans l’obscurité douteuse… Certains refusent, reculent, prenant carrément la direction inverse… sachant ce qui les attend… Mais même ceux-ci sont repoussés brutalement à coups de pied. C’est un triste spectacle de voir ces créatures naturellement joueuses et malines être molestées tandis qu’elles résistent, encore et encore pour sauver leur peau… Au fond du camion, Espoir et son frère Sans-Nom sont restés dans leur coin, couchés, retardant le plus possible le moment où ils devront suivre les autres…

Allez, faut y aller!

Espoir halète, couché sur le flanc, les yeux exorbités. Il n’est pas blessé, il a peur. Espoir veut rester tout au fond de ce camion, et on l’oubliera, on refermera les portes sur lui, les autres emporteront avec eux leur terreur, leurs blessures, leurs maladies, leurs abcès qui déverseront du pus verdâtre lorsqu’ils seront charcutés et découpés…

«Allez»

L’espoir fait vivre. Dehors, ça pue, mais la lumière est belle. Dans quelques instants, Espoir va retrouver ses forces. L’homme s’acharne sur son compagnon mais ne parvient pas à lui faire faire plus de quelques mètres. Espoir le voit s’écrouler sur la pente à l’extérieur, et rester là, haletant. En désespoir de cause, l’homme va chercher les services vétérinaires…

C’est l’instant peu après qu’il aie quitté le camion, qu’Espoir saisit pour sortir de sa léthargie. Le cochon pèse près de cent quinze kilos mais ce sont cent quinze kilos de volonté de survie. Il se rue vers la sortie comme vers sa dernière chance… là, devant lui, le gros dos rose de son frère forme comme un tremplin…

Avant que quiconque ait eu le temps de se rendre compte de ce qui se passait, il saute sur ce dos et passe par dessus la barrière… il se retrouve dans un espace plat et vide, la mort derrière lui, il court, court vers ce qui ressemble à des arbres, à la liberté…

Vivre, jusqu’au bout, et courir encore quelques minutes de plus…

«Va, cours, et dis-leur, dis leur ce qui nous arrive. Va chercher de l’aide!»

Christophe se réveille en sursaut, vers cinq heures du matin. Il met quelques secondes à se remémorer le rêve qu’il vient de faire. Des cochons. Encore ces stupides cochons. Aujourd’hui, il y en avait un qui en escaladait un autre pour s’échapper d’une bétaillère. Et ce dernier parlait dans son rêve.

Va, cours, dis-leur ce qui nous arrive. Va chercher de l’aide!

«Dis-leur». Mais de qui parlait-il? D’autres cochons? Des humains? Des extra-terrestres?

Il met quelques minutes à se rendre compte qu’il essaie d’interpréter le sens de ce qui n’est qu’un stupide rêve. Décidément, il n’arrive pas à digérer les images diffusées à la télé de l’association L214. A côté de lui, Myriam dort encore, paisiblement. Aujourd’hui, Myriam est végétarienne, mais Chris a fait pression, non seulement pour que ce régime ne soit pas imposé à leurs enfants, mais aussi pour que les images télévisées de la réalité trop brutale leur soient épargnées…

«Eh puis quoi encore? Ca va les traumatiser!»

Chris se lève pour aller préparer le café. Un café moulu et torréfié d’une marque équitable, que sa vieille machine filtre pendant de longues minutes en faisant des bruits de gargouillis.

Dehors, la température a à peine baissé pendant la nuit. Chris ouvre la fenêtre de la cuisine, encore dans l’ombre, pour laisser entrer un peu d’air tiédasse du matin. N’empêche, si ça continue comme ça…

Le réchauffement climatique, cela lui parle. Surtout maintenant. Chris est conscient de l’urgence écologique. Il se rend chaque matin, à son travail en vélo. Il a changé toutes les ampoules du pavillon pour les remplacer par des ampoules économes. Ils ont changé de fournisseur d’électricité aussi, pour s’approvisionner en énergie cent pour cent renouvelable. Il s’est efforcé de diminuer sa consommation de viande, surtout celle de viande bovine, depuis qu’il a appris que l’élevage est responsable d’au moins un septième des émissions de gaz à effet de serre… voire beaucoup plus si on en croit certaines études… Mais il persiste à penser que l’homme est un omnivore. Un «hommenivore» comme écrirait sa fille.

La façon dont sont traités les animaux aujourd’hui, c’est intolérable, il est cent pour cent d’accord avec sa femme là-dessus. Il y a certainement moyen de se nourrir sainement sans en passer par les fermes d’élevage intensif et les cadences effrénées dans les abattoirs. Tout ça, c’est la faute à la course au profit, au culte du dieu argent qui fait de ce monde un enfer pour ceux qui n’ont rien. Mais chaque fois qu’il aborde le sujet avec Myriam, celle-ci amène le débat sur un point de vue plus philosophique, parlant de la nécessité de «changer notre rapport aux animaux», qui selon elle passe par arrêter de signer l’arrêt de mort de millions d’entre eux- et elle parvient à le mettre au pied du mur. D’un accord tacite, ils ont cessé de se disputer stérilement à ce sujet.

Pris d’une étrange inspiration, il s’installe devant son ordinateur, sa tasse de café fumante à la main. En se branchant sur internet et tombant sur la page d’actualité de MSN, une photo en bas à gauche surmontée d’un curieux titre attirent son attention.

«Un cochon s’échappe d’un abattoir, la direction accuse les militants d’une association antispéciste présente sur place.»

Chris ne peut s’empêcher de penser à l’épisode d’hier, avec le camion rempli de porcs qu’ils ont côtoyé le temps de leur donner des noms. Et à son rêve d’il y a une vingtaine de minutes. Le cochon qui sautait par-dessus la rambarde…

Il parcourt rapidement l’article. Le ton de ce dernier ne cache pas que son auteur doute sérieusement que les accusations de l’abattoir tiennent debout. Apparemment, les militants ont donné aux cochons à boire au moment où le camion s’est arrêté devant les grilles, mais ils ont été refoulés à l’entrée.

«Nous sommes ici pour dénoncer l’élevage, le transport et l’abattage de près de trois millions d’êtres sensibles par jour rien qu’en France, précise un porte-parole du collectif. Même par ces temps de canicule, la machine infernale ne s’arrête pas. Les porcs à qui nous avons donné de l’eau présentaient tous les signes de la déshydratation et de l’épuisement. Aujourd’hui, un cochon peut être transporté 24h consécutives sans arrêt et sans nourriture en toute légalité. Les animaux sont des êtres sensibles au même titre que les êtres humains et nous réclamons l’abolition du « crime nataliste » et de la tuerie de masse dont ils sont chaque jour victimes.»

L’abattage a eu lieu le matin, alors que la manifestation avait pris fin depuis plusieurs heures, mais l’abattoir a eu beau jeu d’accuser «quelques personnes» qui seraient restées sur place.

«Si ces extra-terrestres de vegans ne perturbaient pas le bon déroulement du transport et de l’abattage, on n’en serait peut-être pas là, commente un particulier venu se fournir sur place en viande fraîchement abattue. Un cochon est dans la nature, perdu pour tout le monde, il va crever: voilà à quoi ça sert leurs actions!»

La société qui gère l’abattoir a pour sa part décidé de porter plainte pour vol. Le journaliste conclut sur une note amusée qu’il y a effectivement de quoi se poser des questions étant donné que l’animal n’a toujours pas été retrouvé.

«… reste donc à prouver que notre cochon n’a pas été emmené par une soucoupe volante.»

Myriam arrive au moment où Chris achève la lecture de l’article en même temps que les dernières gouttes de son café. Elle l’embrasse.

«Déjà devant un écran! commente-t-elle. Tu ne peux pas te reposer un peu? C’est dimanche! Et tu ne reprends le boulot que dans trois jours…

Ce n’est pas pour le travail, répond-il. Regarde cette histoire! C’est peut-être un de ceux qu’on a croisés hier…

Je rêve ou mon Christophe s’intéresse à quelques pauvres damnés animaux?

Ca change quelque chose quand on leur donne un prénom, je me rends compte maintenant. Hein! Si celui qui s’est échappé était mon «Fin-de-la-canicule», je n’aimerais pas qu’il meure. J’aimerais qu’il y ait une pétition et puis que quand ils le rattrapent, ils le mettent dans un refuge. Juste pour le symbole.

Elle hausse les sourcils.

Qu’est-ce que ça change si tu continues à bouffer mon Espoir et Captain Planet et Miss Planet sous forme de tranches de jambon?

Ca change que… oh et puis zut! Je sais très bien ce que tu penses. Mais on ne peut pas demander à tout le monde d’arrêter de manger de la viande. Ca c’est impossible. Ce serait déjà bien que les gens se rendent compte de ce qui se passe dans les abattoirs!

Ils savent déjà, dit Myriam d’un ton las. Avec toutes ces vidéos qui circulent sur internet… Mais vas-y, crée-la ta pétition, et tu trouveras bien quelques âmes sensibles comme moi pour la signer! Espérons ensuite que Fin-de-la-canicule devienne l’ambassadeur de tous les cochons du monde! Et aussi de toutes les vaches, moutons, poulets… destinés à l’abattoir.»

Deux jours plus tard, la chaleur est retombée. Le thermomètre affiche un raisonnable vingt-cinq degrés Celsius et il devient envisageable de sortir de la maison aux volets entr’ouverts. Cet après-midi là, Myriam emmène Sabine et Jonathan au jardin d’enfants du parc. Pendant qu’elle lit sur un banc, un chapeau de paille au large bord enfoncé sur ses cheveux roux, Jonathan fait des acrobaties sur le toboggan et Sabine, inventant apparemment un nouveau jeu bien à elle, ne cesse de fureter un peu partout en regardant sous les bancs et en appelant un nom qui ne rappelle rien à Myriam. Celle-ci ne peut s’empêcher de se demander si elle recherche le cochon perdu…

«Qui c’est, « Citronnelle », ma chérie? demande-t-elle à sa fille quand celle-ci revient près d’elle avec une moue tristounette sur le visage.

C’est une chatte tigrée avec des yeux jaunes, répond-elle en écarquillant les yeux. Il y a un monsieur ou une dame qui l’a perdue. Même qu’elle offre mille euros de récompense!

Oh.

Myriam aurait dû s’en douter. Les rues de la ville sont couvertes d’affiches présentant des photos de chats perdus par leurs propriétaires « Citronnelle », « Pâquerette », « Crokmou ». Les chats se font la malle pendant les vacances en abandonnant leurs maîtres… peut-être par crainte d’être abandonnés eux-mêmes. Toujours vigilante à propos des animaux, Myriam s’inquiète plus réalistement de ce que ça cache… Peut-être un trafic?

Moi, quand je serai grande, j’inventerai un détecteur à chats perdus! dit Sabine, enthousiaste. Et je gagnerai plein d’argent avec!

Myriam rit. Jonathan suggère que sa soeur pourrait se faire encore plus d’argent en allant chercher un cochon comme celui qui s’est perdu…

Pour qu’ils le remmènent à l’abattoir? Certainement pas!» proteste Sabine.

Malgré la sur-protection de son père, la petite fille est bien consciente des réalités…

Qu’est-ce qui nous fait tenir, malgré que tout semble avancer à reculons? pense Myriam. L’inconscience, sans doute. C’est comme de s’être jeté du haut d’une falaise les yeux fermés, et, arrivés à quelques mètres du sol, nous croyons encore que tout va bien, nous sentons même un agréable vent frais sur le visage… C’est comme d’être mené à l’abattoir et de croire jusqu’à la dernière minute qu’on va encore pouvoir s’échapper… sauf qu’à la différence des autres animaux, notre espèce serait suffisamment bête pour se mener elle-même à l’abattoir…

Bref, malgré tout ça, il est encore temps de faire des projets. Encore temps de sauver des vies, encore temps d’espérer un monde meilleur, encore temps d’élever des enfants… encore temps d’inventer des détecteurs à chats perdus…

«Je voudrais que mes enfants grandissent dans un monde empathique. Je voudrais qu’ils ne se croient pas obligés de gagner plus d’argent que le voisin. Je voudrais qu’ils ne se croient pas obligés de piétiner leur voisin pour s’en sortir…Je voudrais qu’ils ne croient pas que les animaux sont là pour leur usage consumériste… Et qu’ils acquièrent l’esprit critique… Et que la nature soit encore vivable et belle… Qu’il y ait encore des tigres et des éléphants à l’état sauvage… je ne voudrais pas, à l’inverse, (elle ferme les yeux en se remémorant les pires scénarios de science-fiction qu’elle ait jamais lus) que mes enfants, que les générations futures soient obligés de subir un lavage de cerveau pour pouvoir supporter un enfer que le monde serait devenu…»

Tels sont les voeux que formule Myriam silencieusement en ramenant Sabine et Jonathan à la maison.

A quelques centaines de kilomètres de là, Espoir trotte sur la route départementale. Il n’a pas été enlevé par des extra-terrestres, finalement. Il est juste passé à travers un trou dans le grillage. Espoir prolonge encore sa vie, indéfiniment. Encore quelques minutes de plus, et ces minutes deviennent quelques heures, et chacune de ces heures est une victoire. Car si Espoir a pu se désaltérer dans une mare, à chaque seconde ses chances de survie sont remises en question. Jusqu’à présent, Espoir a eu beaucoup de chance. D’avoir survécu à la canicule. D’avoir été parmi ceux qui ont reçu à boire. D’avoir pu s’échapper du camion grâce au corps couché de son frère. D’avoir pu traverser la cour sans être vu… D’avoir trouvé ce trou dans le grillage. De n’avoir pas été encore rattrapé…

Un véhicule le croise, s’arrête et à nouveau le compteur de chance d’Espoir le cochon est remis à zéro. Cette fois-là décidera sans doute du reste de son existence…

Amis ou ennemis? Avidité ou compassion? Espoir ne peut le savoir. Il ne connaît pas la symbolique des autocollants que fabriquent les humains, pourtant il y en a pléthore apposés à l’arrière de la voiture. En revanche, il sent l’odeur de la nourriture. Une femme est sortie de l’avant du véhicule et en a répandu devant lui, en parlant d’une voix douce. Espoir a faim. Il ne sait pas trouver sa nourriture à l’extérieur. Il s’avance en trottinant, le groin baissé au ras du sol et grignote les délicieuses friandises tombées par terre. En mangeant avidement, il s’avance jusqu’à l’arrière de la voiture. L’intérieur ne sent pas l’angoisse et les excréments mais plutôt le foin frais. Malgré tout ce qu’il a vécu de la part des hommes, Espoir décide encore de faire confiance…

D’un petit saut, Espoir rentre dans le coffre. Il y a là une agréable litière de paille dans laquelle il s’allonge. La voiture démarre et Espoir entend la voix de la femme à l’avant qui parle, comme ils parlent des fois, alors qu’ils sont tout seuls, comme s’il y avait un autre humain invisible à côté d’eux…

Espoir garde deux bons souvenirs des humains: quelques six mois auparavant, il y avait l’être humain qui lui avait fait goûter l’extérieur, et quelques heures auparavant ceux qui lui ont donné de l’eau, et il y a aussi ces quatre personnes dont il a croisé le regard sur l’autoroute, et qui paraissaient vraiment bizarres… et cette personne-là, qui est-elle?

Plusieurs centaines de kilomètres plus à l’ouest et quelques heures plus tard, alors que la nuit est tombée, Jonathan annonce fièrement, tenant sa fourchette toute droite sur la nappe, qu’il «ne veut plus manger des animaux».

                                                                              ***

Matilda MILLIAU

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CaptureNezCochon

Photo by Elagro on Foter.com / CC BY-NC-ND

 

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